La guimbarde : géographie, peuples et cultures
Traduction française intégrale du texte publié sur Oberton Pro. Les repères chronologiques se rapportent à la publication d’origine.
Dans cet article
CDU 911.3:78:316.6
A. A. Pouzyriov
Université d’État des sciences humaines et pédagogiques de l’Amour,
Komsomolsk-sur-l’Amour
La guimbarde est un instrument de musique très ancien dont on rencontre différentes variantes dans de nombreuses régions du monde. « Vargan » est son nom russe ; des centaines d’appellations populaires locales existent ailleurs. L’intérêt de cette étude tient au constat suivant : les chercheurs ne s’accordent toujours pas sur la date et le lieu d’apparition de la guimbarde, ni sur les voies de sa diffusion — C. Sachs [1], L. Tadagawa [2], G. Kolltveit [5], F. Crane [6], M. Wright [7], entre autres. Il apparaît néanmoins que la géographie de la guimbarde reflète la diversité territoriale des liens qui unissent les traditions musicales des peuples à leurs modes de vie, à leur culture et à leur conscience ethnique, autrement dit à leur mentalité.
Ce travail vise à étudier la répartition géographique des types de guimbardes et leurs liens avec la culture ethnique et la mentalité des peuples qui les utilisent. Pour atteindre cet objectif, l’étude s’est donné les tâches suivantes :
1) analyser géographiquement la typologie des guimbardes et la systématiser ;
2) cartographier les types de guimbardes ;
3) étudier les particularités ethnoculturelles de l’usage de la guimbarde par les peuples du monde ;
4) examiner l’influence de la guimbarde sur le développement de la culture musicale mondiale contemporaine.
Les données de départ proviennent d’un ensemble de publications scientifiques et de documents vidéo consacrés au sujet, ainsi que de l’expérience personnelle de l’auteur comme joueur de guimbarde. Les méthodes employées sont la typologie et la systématisation, la cartographie et la comparaison géographique.
Principes de production sonore
L’être humain fabrique des instruments de musique depuis les temps les plus anciens. Le désir de s’exprimer par la musique semble l’avoir accompagné à toutes les époques. Avant l’invention des premiers instruments, il pouvait probablement utiliser son propre corps. Les procédés les plus simples de production sonore sans instrument sont : 1) le claquement ou la frappe ; 2) le sifflement ; 3) la transformation de vibrations extérieures à l’aide de l’appareil articulatoire, c’est-à-dire des organes de la parole.
Le premier procédé, du battement des mains aux frappes sur différentes parties du corps, a ensuite conduit à l’utilisation d’instruments à percussion. La plupart des spécialistes considèrent les percussions comme les instruments les plus anciens, puisque deux objets durs quelconques peuvent remplir cette fonction.
Le deuxième procédé fait passer un courant d’air entre les lèvres arrondies, avec une position déterminée de la langue et des cordes vocales. Les tiges creuses de plantes et les os d’animaux ont servi de modèles aux premiers instruments à vent, comme l’attestent des découvertes archéologiques vieilles d’environ 35 000 ans.
À la différence du deuxième, le troisième procédé utilise une source de vibration extérieure au corps. Sans instrument, on peut le reproduire en entrouvrant la bouche, en tendant les lèvres et les joues, puis en tapotant une joue avec un doigt tout en modifiant l’ouverture de la bouche et le volume de la cavité buccale. On obtient ainsi des sons de hauteurs différentes. Ce principe simple est à la base du fonctionnement de la guimbarde, instrument hérité d’un passé très ancien.
La guimbarde se compose, dans son principe général, d’un corps et d’une languette mobile qui joue le rôle de corde. Pendant le jeu, une main tient l’instrument contre les dents ou les lèvres, bouche entrouverte, de façon que la languette puisse vibrer librement et que la cavité buccale serve de résonateur. L’autre main met la languette en mouvement (fig. 1). La guimbarde constitue donc une source extérieure de vibrations, une sorte de cordes vocales placées hors du corps. En utilisant les organes de la parole et de la respiration, le musicien peut transformer ces vibrations de très nombreuses façons et produire une grande diversité de sons.

Classification et construction
La classification musicale de la guimbarde a longtemps fait débat. Elle a d’abord été rangée parmi les idiophones pincés [1]. Toutefois, l’étude de sa construction, de ses propriétés acoustiques et de son mode de production sonore révèle des différences fondamentales avec les autres instruments de cette catégorie : son fonctionnement musical nécessite l’utilisation active de l’appareil respiratoire et articulatoire du joueur. La guimbarde réunit donc des caractéristiques des instruments à languette, à cordes pincées et à vent ; elle peut être décrite comme un aérophone pincé [2].
Dans le cas de la guimbarde, la simplicité de la construction explique sa stabilité pendant de très longues périodes chez différents peuples. Chaque groupe ethnique lui apporte néanmoins des particularités de construction distinctives (fig. 2).

Précurseurs et types de guimbardes
De nombreux chercheurs voient dans l’arc, ordinaire ou spécialement adapté au jeu musical, un précurseur de la guimbarde. Il existe pourtant des dispositifs bien plus primitifs : une fibre musicale, une branche sèche munie d’un nœud saillant ou une éclisse de bois taillée en pointe. Ces instruments ont subsisté jusqu’à nos jours dans certaines cultures — Nganassanes, Nénètses, Sakhas, Touvains et Altaïens des montagnes — (fig. 3). Tous utilisent la bouche de l’interprète comme résonateur mobile et peuvent être classés parmi les précurseurs de la guimbarde [3]. L’hypothèse d’une origine exclusivement liée à l’arc est donc contestable : la simplicité du principe sonore aurait pu permettre de développer une guimbarde à partir d’une branche ou d’une éclisse vibrante bien avant l’invention de l’arc. Un développement indépendant de différentes constructions dans plusieurs régions du monde est tout à fait possible. Les peuples d’Australasie, par exemple, connaissaient la guimbarde alors qu’ils ne connaissaient pas l’arc.

Malgré la diversité des formes, des dimensions et des manières de jouer, on peut distinguer deux types de guimbardes : les guimbardes à lamelle découpée dans une plaque et les guimbardes à cadre arqué. Le critère retenu est la forme du corps qui constitue le cadre. En raison de l’identité du principe de production sonore, il faut y ajouter l’arc musical, ou arc à bouche.
L’utilisation de l’arc comme instrument de musique existe chez de nombreux peuples, sous une forme ou une autre partout où cet objet est connu. Pour en jouer suivant le principe de la guimbarde, on approche la corde de la bouche ou l’on applique l’arc contre les lèvres ou la joue. La corde est pincée avec les doigts ou une baguette (fig. 4 et 5). L’arc a aussi servi d’instrument rudimentaire à une corde, puis a évolué vers des instruments à plusieurs cordes ; les arcs musicaux à plusieurs cordes de certains peuples africains, comme le ngombi, en témoignent. L’arc se prête donc à des usages variés, mais son emploi musical dérive manifestement de son usage comme arme.


La guimbarde à lamelle était initialement fabriquée en bois, en bambou ou en os, puis en métal. Elle se présente comme une plaque au centre de laquelle une languette est découpée et constitue apparemment un développement de l’éclisse musicale. Elle est idioglotte : la languette et le corps forment une seule pièce. On l’applique contre les lèvres et l’on met la languette en mouvement avec les doigts (fig. 6) ou en tirant sur un fil passé dans un trou de la languette (fig. 7). En raison de leur mode particulier de production sonore, les guimbardes à fil peuvent être considérées comme un sous-type distinct. Les guimbardes à lamelle sont assez fragiles et leur son est relativement faible.


La guimbarde à cadre arqué est le type le plus récent : elle est fabriquée en métal et présente plusieurs perfectionnements de construction (fig. 1). Le corps est forgé ou cintré à partir d’une tige métallique et prend la forme d’une lyre. Une languette est fixée par sertissage dans l’arceau ; son extrémité est pliée à angle droit pour faciliter le pincement. Elle est faite d’un métal élastique qui doit résister à la déformation. La languette et le cadre étant deux pièces distinctes, ce type est hétéroglotte. L’instrument est fermement appliqué contre les dents, ce qui permet d’obtenir un son puissant et varié, toute la boîte crânienne participant à la résonance. Les guimbardes de ce type sont les plus fréquemment découvertes lors de fouilles archéologiques. Les plus anciennes trouvées ont environ 900 à 700 ans et ressemblent à des épingles à cheveux : leur arceau est très peu marqué, comme au Japon et en Suède. Les premières guimbardes à cadre arqué avaient probablement cette forme ; l’arceau se serait ensuite progressivement accentué [5].
Répartition géographique
Examinons les aires géographiques des types de guimbardes décrits ci-dessus et tentons de retracer leurs voies possibles de diffusion (fig. 8).

D’après les données archéologiques, l’arc était connu pratiquement partout sur la planète, à l’exception de l’Australie et de l’Océanie. Les plus anciens vestiges d’arcs et de flèches ont environ 10 000 ans, tandis que des objets identifiés comme des pointes de flèche remontent à quelque 60 000 ans. L’arc musical, sous différentes formes, est répandu chez des peuples d’Asie — Mansis, Evenks, Touvains et autres —, d’Afrique, d’Amérique du Nord et d’Amérique du Sud.
Certains chercheurs estiment que les premières guimbardes à lamelle sont apparues en Asie du Sud-Est il y a environ 5 000 ans, avant de se diffuser en Océanie jusqu’à l’Australie, en Extrême-Orient, en Sibérie et en Asie centrale. Ils s’appuient sur la coexistence, au Vietnam, à Taïwan, aux Philippines et ailleurs, de guimbardes à lamelle en bois ou en métal — comme le dan moi vietnamien — et de guimbardes à cadre arqué. Ces deux types coexistent aussi chez les peuples de la région de l’Amour et de Sakhaline, mais leurs fonctions sont distinctes : dans les rites, les femmes utilisent la guimbarde à lamelle et les hommes celle à cadre arqué [3]. Le passage à une construction métallique aurait pu se produire dans le nord de l’Inde. Les sources figurées européennes du XIIIe siècle suggèrent que la guimbarde à cadre arqué est arrivée en Occident sous une forme déjà achevée [6]. Elle aurait pu emprunter la route de la soie, les voies du commerce indo-romain ou les migrations des Huns au IVe siècle [7]. Il est intéressant de constater que le marranzano italien est presque identique, dans sa construction, au morsing indien. À l’époque des grandes découvertes et de la colonisation, la guimbarde à cadre arqué est passée d’Europe en Afrique et dans les Amériques, où il semble qu’il n’existait auparavant pas de véritables guimbardes, mais seulement des arcs musicaux.
Traditions musicales et cultures
Les traditions musicales constituent une composante essentielle de la conscience qu’un groupe ethnique a de lui-même. Les particularités de la musique d’un peuple renseignent sur sa mentalité, sur sa relation au monde et sur la place qu’il s’y attribue. Chaque culture qui utilise la guimbarde possède des traits d’interprétation distinctifs, liés notamment aux caractéristiques de construction de l’instrument (fig. 2, 6 et 7).
Les musiques traditionnelles asiatiques se caractérisent par le calme, la méditation et une disposition contemplative. Des moyens d’expression comme le chant de gorge, ou chant harmonique, les gongs et les bols chantants sont propres à la culture orientale. En Asie, la guimbarde a d’abord été un instrument soliste et sacré. Chez les peuples pratiquant le chamanisme, le jeu de guimbarde était une « musique pour soi », fondée sur l’imitation des sons de la nature. Pour le chaman, la guimbarde a une importance comparable à celle du tambour, mais remplit une autre fonction : le tambour sert à travailler avec une assemblée, la guimbarde avec son énergie personnelle.
La Chine, en tant qu’État le plus développé d’Asie orientale, possède aussi les traditions musicales les plus complexes, proches des traditions européennes. Le kouxiang, composé de trois à cinq guimbardes à lamelle en laiton accordées différemment et réunies comme les pétales d’une fleur, permet de jouer des mélodies plus variées qu’une seule guimbarde. L’ancien orgue à bouche chinois, le sheng, proviendrait d’un instrument de ce genre : il associe des tuyaux de bambou ou de roseau de différentes longueurs, munis d’anches et insérés dans un corps en forme de coupe doté d’une embouchure. Le sheng est arrivé en Europe au XVIIIe siècle, peut-être plus tôt, et aurait, selon certaines sources, influencé les instruments européens.
La culture musicale européenne emploie une grande variété de procédés destinés à agir sur l’auditeur. Cela vaut aussi pour la guimbarde, qui servait le plus souvent d’instrument d’ensemble en Europe. Elle était populaire jusqu’au XIXe siècle, notamment en Allemagne et en Autriche, où sa fabrication en série s’était organisée. Très répandue comme instrument de divertissement dans les milieux populaires, elle servait surtout à jouer des airs de danse : en Russie, en Ukraine sous le nom de drymba, en Hongrie comme doromb, en Norvège comme munnharpe, entre autres. Elle devint également populaire dans l’aristocratie comme objet exotique (fig. 9). Des virtuoses de la guimbarde commencèrent à donner des concerts. Les compositeurs européens l’appréciaient eux aussi. Johann Georg Albrechtsberger (1736–1809), ami de Mozart et de Haydn, écrivit plusieurs concertos pour la Maultrommel et donna des conférences sur sa construction et ses qualités musicales. En 1821, Friedrich Buschmann (1805–1864), cherchant à fabriquer un diapason à vent, créa un précurseur de l’harmonica, l’aura. Il réunit plusieurs petites guimbardes accordées sur différentes notes, dont les languettes entraient en vibration sous l’effet d’un courant d’air, comme dans le sheng ; les guimbardes aux languettes légèrement courbées possèdent cette propriété. La construction de l’harmonica fut ensuite développée pour donner l’accordéon, avec l’ajout d’un soufflet destiné à insuffler l’air. Ces instruments se répandirent largement en Europe, tandis que la guimbarde perdit de son importance et fut considérée comme archaïque.

Conclusion
La guimbarde a donc exercé une influence importante sur la culture musicale occidentale et continue à jouer un grand rôle dans la culture orientale. La simplicité de sa construction et de son principe sonore permet de la compter sans hésitation parmi les instruments les plus anciens. Son apparition n’est pas liée à des conditions géographiques particulières ; son invention et son développement ont probablement eu lieu de façon indépendante dans plusieurs régions. Elle est à l’origine de certains instruments modernes, comme le sheng, l’harmonica et l’accordéon. Selon les régions et les peuples, ses usages ont varié des rites chamaniques aux concerts philharmoniques. Grâce à sa souplesse, la musique de guimbarde prend des formes différentes selon la mentalité des interprètes. Depuis la seconde moitié du XXe siècle, elle gagne activement en popularité et trouve sa place dans divers genres de musique contemporaine. Le centre mondial de la musique de guimbarde est aujourd’hui la République de Sakha, ou Iakoutie, où le khomus est reconnu comme instrument national au niveau de l’État.
La valeur de la guimbarde comme instrument musical réside avant tout dans la facilité de son apprentissage, associée à de larges possibilités d’interprétation. En jouer donne aux personnes d’aujourd’hui, éloignées de la nature, une occasion de porter un regard neuf sur le monde. Chacun peut apprendre à l’utiliser en très peu de temps, quelles que soient ses aptitudes musicales. En improvisant à la guimbarde, on exprime aisément son potentiel créatif, ce qui contribue à entretenir sa santé mentale et, par conséquent, physique.
Bibliographie
Les références bibliographiques sont reproduites dans la langue des éditions citées.
- Закс К. Систематика музыкальных инструментов// Народные музыкальные инструменты и инструментальная музыка. М: Советский композитор, 1987
- Тадагава Л. О японских варганах тысячелетней давности// Хомус. Якутск, 1996
- Шейкин Ю. И. История музыкальной культуры народов Сибири. М: Восточная литература, 2002
- Брунцев В.А. Музыкальные инструменты народов мира, каталог. СПб: Петрополис, 2011
- Kolltviet G. Archaeological Jew’s Harp Finds in Europe: Chaos or Coherence? Rahden: Verlag Marie Leidorf, 2000
- Crane F. A History of the Trump in Pictures: Europe and America. Mount Pleasant, 2003
- Wright М. The Search for the Origins of the Jew’s Harp //Silk Road Newsletter, 2004